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JO de Rio 2016 : pourquoi ont-ils un mental de champion ?

JO de Rio 2016 : pourquoi ont-ils un mental de champion ?
Michael Phelps, l’athlète le plus titré de l’histoire olympique, a traversé une sévère phase de dépression entre les Jeux de Londres et ceux de Rio. @ Odd Andersen / AFP

Cédric Quignon-Fleuret, psychologue du sport, a publié un ouvrage basé sur ses entretiens avec de nombreux sportifs. L’occasion de s’introduire dans la tête des champions.

INTERVIEWDes années de sacrifice, d’entraînement et de préparation pour arriver à ce moment : décrocher une médaille olympique. Mais avant de connaître la consécration, les champions des Jeux de Rio, qui viennent de se terminer, ont aussi traversé des périodes difficiles. Entre blessures, résultats ou chrono en berne, les sportifs mettent leur mental à rude épreuve. Cédric Quignon-Fleuret, psychologue du sport à l’INSEP, la fabrique à champions du sport français, a tout au long de sa carrière travaillé aux côtés d’athlètes confrontés à l’exigence du haut niveau.

De ses entretiens, il a tiré un livre, « Devenir champion » (Ed. Solar), qui vient de paraître en librairies. Un ouvrage émouvant, où des sportifs surentraînés expriment, à cœur ouvert, leurs doutes, leurs angoisses et, parfois, un profond mal-être. L’auteur y évoque également, avec eux, comment devenir plus fort mentalement pour améliorer leurs performances. L’occasion pour les passionnés de sport, comme de psychologie, de percer les mystères de ces champions. Explications avec l’auteur, Cédric Quignon-Fleuret.

  • Le mental, est-ce inné ou ça se travaille ?

J’ai envie de dire les deux. Les prédispositions mentales vont exister pour tout, comme on peut avoir des prédispositions athlétiques ou physiques. Il vaut mieux en avoir aussi au niveau mental pour évoluer au plus haut niveau. Mais ça ne se passe pas comme le physique ou l’athlétique : on ne travaille pas aussi spécifiquement le mental. Le mental peut subir des traumatismes, un peu comme le corps, sauf qu’on l’entraîne beaucoup moins. On peut avoir de très bonnes prédispositions techniques ou physiques mais pas mentales, et donc avoir besoin de les travailler très tôt.

  • Justement, dans votre livre, vous évoquez votre collaboration de plusieurs années avec le basketteur Alexis Ajinça, qui a eu énormément de mal à gérer ses émotions (aujourd’hui en NBA, il a connu un parcours chaotique pendant plusieurs années). 

J’ai rencontré Alexis Ajinça alors que j’allais voir jouer un autre basketteur du temps où il évoluait à Strasbourg. Je m’étais dit : « quel gâchis, il peut être dominant et pourtant il s’énerve dès qu’il fait des fautes. » Alexis est un cas de figure : il a toujours su au fond de lui-même qu’il devait travailler le mental. Mais il  avait une vraie appréhension à venir parler de lui, même s’il s’agissait uniquement de préparation mentale. Ca a pris du temps : Alexis se frustrait énormément quand il ne dominait pas, alors qu’il sait tout faire.

On a rattrapé une forme de déficit sur les aspects de gestion émotionnelle, notamment sa frustration. Je lui ai dit de s’éclater, de jouer au basket et d’arrêter de s’énerver. Pour moi, c’était clair : si Alexis s’apaisait, il dominerait tout. Et il a fait un carnage en Pro A avec Strasbourg, puis en Euroligue (avant d’aller en NBA, ndlr). Aujourd’hui, on travaille toujours ensemble. C’est une collaboration longue, et désormais il dit que la préparation mentale fait partie de son travail. Il se prépare physiquement, mais aussi mentalement.

  • Travailler son mental avec un psychologue, est-ce tabou dans le monde du sport ?

C’est de moins en moins tabou, mais ça dépend de quoi on parle : il faut séparer la préparation mentale de la psychothérapie. Dès lors qu’on est dans le registre de la préparation mentale, c’est accepté. Aujourd’hui, faire de la préparation mentale n’est plus perçu  comme une faiblesse. C’est plutôt un outil de la performance : je travaille mon physique, ma technique, et mon mental.

Par contre, la question de la souffrance et du mal-être est nettement plus difficile à aborder pour les sportifs. C’est l’image du champion,  fort, costaud, qui serait écornée. Il y a une forme de honte. Tout le monde, même en dehors du sport, n’a pas forcément envie de crier sur tous les toits qu’il suit une psychothérapie. Mais c’est encore plus compliqué dans ce monde-là car ça soulève une volée d’incompréhensions. Pourquoi quelqu’un qui gagne beaucoup d’argent, qui fait du sport de haut niveau, se sentirait-t-il mal dans sa peau ? Le sportif a peur que ce soit mal perçu. On est beaucoup sur les codes de force, de résilience. Peu de sportifs avouent avoir traversé une phase dépressive. Michael Phelps en avait parlé, mais c’est très rare.

  • On entend souvent dire que les sportifs sont imperméables à la pression ou aux événements extérieurs. Mais on l’a vu pendant les JO, avec les larmes de Renaud Lavillenie, que ce n’est pas le cas. Comment les sportifs gèrent-ils l’influence de l’environnement extérieur ou encore de leur vie personnelle ?

Je traite chaque aspect du mental ou de la psychologie du sportif de la même manière. Il y a une volonté d’aller vers un travail introspectif où on est au clair avec soi-même. Mais pour être au clair avec soi-même, il faut être capable de se poser les bonnes questions. Parfois, ce n’est pas qu’on a évité le problème, mais qu’on n’avait pas conscience de l’existence-même de ce problème.

Le sportif de haut niveau est souvent dans une rythmicité très importante : entraînement, préparation à la compétition, compétition. Il ne perçoit donc pas forcément que son environnement peut être perturbant. Par exemple : jouer à domicile, est-ce un plus ou un moins ? Il n’y a pas de règle absolue. Certains seront boostés par la présence de leur famille et proches, alors que d’autres, au contraire, seront inhibés.

  • Alors, peut-on être performant malgré de gros problèmes personnels ?

Tous les scénarios sont possibles au niveau du psychisme. Ça ne sert à rien de modéliser. Vous pouvez être dans une apocalypse dans votre vie et trouver dans le sport une soupape. Est-ce viable à long terme ? Probablement pas. L’équilibre personnel à moyen terme sera inévitable pour garantir une forme de performance. Il y a toujours des exceptions, mais soyons clairs : il faut mieux travailler une stabilité mentale, que ce soit par soi-même ou avec l’aide de quelqu’un.

Le mental, comme la capacité à se concentrer ou à trouver des challenges, est une ressource pour la compétition. S’il y a un chaos autour de vous, vous aurez donc moins de ressources. Michael Phelps, par exemple, a dit lui-même avoir traversé l’enfer (le nageur a traversé une longue phase de dépression après sa première retraite sportive, avant de revenir à la compétition, ndlr). Il a ensuite réglé ses problèmes personnels et est revenu à la compétition. Et là, il a pratiquement tout gagné aux Jeux olympiques.

Europe1
Par Julien Ricotta